J.P. Euzéby : Dictionnaire de Bactériologie Vétérinaire

home

Créé le 29 novembre 2002
Dernière mis à jour le 22 septembre 2003

 

CROSSIELLA, CROSSIELLA EQUI

 

Autres dénominations :
Crossiella cryophila : Saccharothrix cryophilis, "Nocardiopsis mutabilis subsp. cryophilis".

 

Systématique

 

Voir également les fichiers Actinobacteria et Ordres, sous-ordres, familles et genres de la sous-classe des Actinobacteridae.

Le genre Crossiella et l'espèce Crossiella cryophila ont été validement publiés pour reclasser une souche bactérienne, isolée du sol, produisant un antibiotique (la dopsisamine) et préalablement désignée sous le nom de "Nocardiopsis mutabilis subsp. cryophilis".

En 1989, Labeda et Lechevalier reclassent Nocardiopsis mutabilis dans le genre Saccharothrix et ces auteurs montrent que "Nocardiopsis mutabilis subsp. cryophilis" représente une espèce distincte qu'ils appellent Saccharothrix cryophilis.
En 2000 et en 2001, Labeda et Kroppenstedt puis Labeda et al. réalisent des études phylogénétiques (étude des séquences des ARNr 16S) dont les résultats indiquent (i) que le genre Saccharothrix appartient à la famille des Actinosynnemataceae (qui comprend également les genres Actinokineospora, Actinosynnema, Lechevalieria et Lentzea) et (ii) que Saccharothrix cryophilis n'est pas une espèce du genre Saccharothrix ni même un représentant de la famille des Actinosynnemataceae.

Une nouvelle analyse phylogénétique, portant sur le sous-ordre des Pseudonocardineae, montre que Saccharothrix cryophilis est proche du genre Streptoalloteichus mais qu'il s'en distingue par ses caractères morphologiques et structuraux (composition de la paroi, nature des phospholipides, nature des ménaquinones respiratoires). Au vu de ces résultats, Labeda transfère Saccharothrix cryophilis dans le nouveau genre Crossiella placé dans la famille des Pseudonocardiaceae (sous-ordre des Pseudonocardineae, ordre des Actinomycetales, sous-classe des ¤ Actinobacteridae, classe des ¤ Actinobacteria).

Le genre Crossiella ne présentait pas d'intérêt en médecine vétérinaire jusqu'à ce que Donahue et al. décrivent Crossiella equi.
Crossiella equi est la nomenclature validement publiée le 29 novembre 2002 pour six souches bactériennes isolées du placenta de juments. Les ARNr 16S de ces souches présentent plus de 98 p. cent d'homologie avec la souche type de Crossiella cryophila mais l'homologie ADN - ADN entre la souche type de Crossiella cryophila et la souche NRRL B-24104 (qui sera désignée comme la souche type de Crossiella equi) n'est que de 28 p. cent. Ce résultat montre que les souches d'origine équine forment une nouvelle genomospecies*. Les caractères morphologiques et structuraux révèlent également une parenté avec Crossiella cryophila mais la composition en acides gras est différente.
Les caractères phénotypiques permettent d'identifier les souches d'origine équine ce qui conduit Donahue et al. à proposer la création de la nouvelle espèce Crossiella equi.

 

Caractères bactériologiques

 

La définition simplifiée du genre Crossiella est la suivante :
Bactéries à Gram positive, non acido-résistantes, aérobies, catalase positive, formant des filaments ramifiés (diamètre d'environ 0,5 µm) et parfois des filaments aériens. Les filaments présentent des renflements et ils peuvent se fragmenter pour donner des éléments de forme bacillaire.

Après 14 jours de croissance sur le milieu ATCC medium 172 ou sur le milieu au saccharose de Czapeck**, les souches de Crossiella equi forment un mycélium de couleur orangée ou brun pâle et la formation d'un mycélium aérien est constante.
. Une réponse positive est notée pour les tests réduction des nitrates, production de phosphatase, hydrolyse de la caséine, hydrolyse de l'esculine, hydrolyse de l'amidon, hydrolyse de la tyrosine, acidification du cellobiose, de la dextrine, du D-fructose, du D-galactose, du D-glucose, du glycérol, du myo-inositol, du maltose, du D-mannose, du mélibiose, du raffinose, du rhamnose et de la salicine.
. Un caractère négatif est observé pour les tests hydrolyse de l'adénine, hydrolyse de l'allantoïne, hydrolyse de l'urée, hydrolyse de la xanthine, pour l'assimilation du lactate, du malate, du mucate, de l'oxalate et du DL-tartrate ainsi que pour l'acidification de l'adonitol, du dulcitol, du meso-érythritol, de l'alpha-méthyl-D-glucoside, du mannitol, du saccharose, du sorbitol et du bêta-méthyl-D-xyloside.
. L'assimilation de l'acétate, du benzoate, du citrate, du propionate et du succinate, l'hydrolyse de l'hippurate, ainsi que l'acidification de l'arabinose, du cellobiose, du lactose, du rhamnose, du tréhalose et du xylose sont des caractères variables selon les souches.
. Crossiella equi se différencie de Crossiella cryophila car cette dernière espèce est uréase positive, elle n'hydrolyse pas la caséine, elle assimile le malate et l'oxalate et elle n'acidifie ni le cellobiose ni la dextrine ni le raffinose ni le rhamnose ni la salicine.

La croissance est obtenue pour des températures comprises entre 10 et 42 °C et le germe supporte 5 p. cent de NaCl. Toutes les souches cultivent en 24-72 heures sur une gélose trypticase soja additionnée ou non de 5 p. cent de sang et incubée à 36 °C dans une atmosphère normale. En revanche la croissance est faible ou nulle sur milieu EMB (Éosine Bleu de Méthylène), sur gélose de MacConkey ou sur gélose de Sabouraud.

 

Habitat et pouvoir pathogène

 

Crossiella equi est une des espèces à l'origine d'une placentite de la jument appelée "equine nocardioform placentitis" ("placentite équine à bactéries nocardioformes"). Plusieurs bactéries sont impliquées dans cette pathologie. Sur 150 souches bactériennes isolées et identifiées, seules 66 p. cent appartiennent à l'espèce Crossiella equi. Les autres souches correspondent soit à une ou à plusieurs espèces du genre Streptomyces soit à plusieurs espèces du genre ¤ Amycolatopsis (Amycolatopsis kentuckyensis, Amycolatopsis lexingtonensis et Amycolatopsis pretoriensis).
La "placentite équine à bactéries nocardioformes" a tout d'abord été identifiée dans le Kentucky. Une recherche effectuée dans les autres états des USA ou dans divers pays a permis de mettre en évidence quelques cas d'infection, notamment en Italie et en Afrique du Sud.

Entre les années 1991 et 1997, le "Kentucky Livestock Disease Diagnostic Center" a diagnostiqué une moyenne annuelle de 20 cas d'infection à Crossiella equi ce qui correspond, selon les résultats obtenus par ce laboratoire, à environ 14 p. cent des cas de placentite observés chez la jument. En 1998 et en 1999, l'incidence a brutalement augmenté (respectivement 94 et 144 cas) et la "placentite équine à bactéries nocardioformes" a été responsable d'environ 45 p. cent des cas de placentite. Les raisons de cette augmentation ne sont toutefois pas connues.

La "placentite équine à bactéries nocardioformes" n'a généralement pas de répercussion clinique sur l'état de santé de la jument. Quelques animaux présentent un développement anormalement précoce de la mamelle accompagné d'une lactation prématurée. Exceptionnellement, on peut observer un écoulement vaginal. Après la délivrance, l'infection ne persiste que durant un temps très bref, les juments ont une fertilité normale et, lors d'une autre gestation, les risques d'avortement ne sont pas augmentés.
Les répercussions cliniques concernent les poulains mais, dans environ 50 p. cent des cas, les poulains sont sains et seules des lésions du placenta sont observées. La "placentite équine à bactéries nocardioformes" peut se traduire par un avortement en fin de gestation ou par la naissance d'un poulain mort-né ou par la naissance prématurée d'un poulain affaibli ou par la naissance à terme d'un poulain affaibli.

Les lésions du placenta sont caractéristiques car elles sont localisées à la jonction des cornes et du corps et, souvent, à la base des cornes. Ces lésions sont recouvertes d'un mucus épais de couleur brune. À la périphérie des lésions, la membrane chorionique apparaît décolorée.
À l'examen histologique, l'allantochorion renferme un infiltrat de granulocytes, de lymphocytes et de macrophages. La surface du chorion contient des débris de cellules épithéliales, des leucocytes et une substance éosinophile et amorphe. Dans les débris des cellules épithéliales et dans les cellules épithéliales superficielles on peut mettre en évidence des bactéries ramifiées et filamenteuses.
L'infection reste localisée à l'épithélium chorionique mais elle conduit à une diminution des échanges fœto-maternels d'où la pathologie éventuellement observée chez le fœtus ou le jeune poulain.

 

Diagnostic bactériologique

 

Selon Donahue et Williams, le diagnostic repose sur l'aspect des lésions, sur la mise en évidence de bacilles ramifiés à Gram positif*** et sur l'isolement du germe.

L'isolement, effectué à partir des lésions placentaires, est réalisé sur une gélose trypticase soja et/ou sur une gélose trypticase au sang incubées à 36 °C. Les colonies sont visibles en 48 ou 72 heures et elles ont une odeur âcre. Une coloration de Gram permet de mettre en évidence des bacilles ramifiés à Gram positif.
L'utilisation d'une gélose Columbia ANC (15 mg/L d'acide nalidixique et 10 mg/L de colistine), enrichie de 5 p. cent de sang de mouton, permet de limiter la croissance des bactéries contaminantes sans altérer la croissance de Crossiella equi.

L'identification des Pseudonocardiaceae nécessite des milieux spécifiques et des techniques particulières si bien que l'identification précise des espèces est difficile. L'identification de Crossiella equi ne fait pas exception et elle devra être confiée à un laboratoire spécialisé.

Un examen bactériologique des avortons ne semble pas utile car il donne des résultats très souvent négatifs. Aucune technique de diagnostic sérologique n'est disponible et l'étude de la réponse immunitaire des juments infectées n'a pas fait l'objet d'investigations.

 

Sensibilité aux antibiotiques

 

La croissance d'environ 90 p. cent des souches est entravée par les sulfamides, le triméthoprime, les carboxypénicillines ou les associations bêta-lactamines-inhibiteurs des bêta-lactamases. Ces antibiotiques pourraient donc se révéler efficaces in vivo.

 

Orientation bibliographique

 

Documents disponibles sur Internet :
. Nocardioform Placentitis
. What's Killing Unborn Foals in Kentucky
. Nocardioform placentitis. Disease can bring heartbreaking results

DONAHUE (J.M.) et WILLIAMS (N.M.) : Emergent causes of placentitis and abortion. Vet. Clin. North Am.: Equine Pract., 2000, 16, 443-456.

DONAHUE (J.M.), WILLIAMS (N.M.), SELLS (S.F.) et LABEDA (D.P.) : Crossiella equi sp. nov., isolated from equine placentas. Int. J. Syst. Evol. Microbiol., 2002, 52, 2169-2173.

GILES (R.C.), DONAHUE (J.M.), HONG (C.B.), TUTTLE (P.A.), PETRITES-MURPHY (M.B.), POONACHA (K.B.), ROBERTS (A.W.), TRAMONTIN (R.R.), SMITH (B.) et SWERCZEK (T.W.) : Causes of abortion, stillbirth, and perinatal death in horses: 3,527 cases (1986-1991). J. Amer. Vet. Med. Assoc., 1993, 203, 11701175.

HONG (C.B.), DONAHUE (J.M.), GILES Jr. (R.C.), PETRITES-MURPHY (M.B.), POONACHA (K.B.), ROBERTS (A.W.), SMITH (B.J.), TRAMONTIN (R.R.), TUTTLE (P.A.) et SWERCZEK (T.W.) : Etiology and pathology of equine placentitis. J. Vet. Diagn. Invest., 1993, 5, 56-63.

HONG (C.B.), DONAHUE (J.M.), GILES Jr. (R.C.), PETRITES-MURPHY (M.B.), POONACHA (K.B.), ROBERTS (A.W.), SMITH (B.J.), TRAMONTIN (R.R.), TUTTLE (P.A.) et SWERCZEK (T.W.) : Equine abortion and stillbirth in central Kentucky during 1988 and 1989 foaling seasons. J. Vet. Diagn. Invest., 1993, 5, 560-666.

LABEDA (D.P.): Crossiella gen. nov., a new genus related to Streptoalloteichus. Int. J. Syst. Evol. Microbiol., 2001, 51, 1575-1579.

LABEDA (D.P.), DONAHUE (J.M.), WILLIAMS (N.M.), SELLS (S.F.) et HENTON (M.M.) : Amycolatopsis kentuckyensis sp. nov., Amycolatopsis lexingtonensis sp. nov. and Amycolatopsis pretoriensis sp. nov., isolated from equine placentas. Int. J. Syst. Evol. Microbiol., 2003, 53, 1601-1605.

VOLKMANN (D.H.), WILLIAMS (J.H.), HENTON (M.M.), DONAHUE (J.M.) et WILLIAMS (N.M.) : The first reported case of equine nocardioform placentitis in South Africa. J. S. Afr. Vet. Assoc., 2001, 72, 235-238.

 

AVIS JURIDIQUE IMPORTANT : Les informations qui figurent sur ce site sont soumises à une clause de non responsabilité et sont protégées par un copyright

 

 

 

* : voir le fichier Définitions d'une genomospecies et d'une espèce bactérienne.

Retour

 

 

 

** : Milieu au saccharose de Czapeck (composition pour un litre) :

NaNO3 : 3,0 g
K2HPO4 : 1,0 g
MgSO4.7H2O : 0,5 g
KCl : 0,5 g
FeSO4 : 0.001 g
Saccharose : 30,0 g
Agar : 15,0 g
Eau distillée : qsp 1 L

Retour

 

 

 

*** : Pour la coloration de coupes histologiques, il faut utiliser une coloration de Gram modifiée par Brown et Brenn.
Voir les fichiers :
. Gram Bacteria - Modified Brown and Brenn (format PDF) sur le site Spencer S. Eccles Health Sciences Library, University of Utah, Health Sciences Center.
. Brown & Brenn Gram's Traditional Stain Kit Procedure sur le site International Medical Equipment, IMEB Inc.

Retour