J.P. Euzéby : Dictionnaire de Bactériologie Vétérinaire

home

Dernière mise à jour le 17 février 2010

 

FLAVOBACTERIUM PSYCHROPHILUM

 

Voir aussi : ¤ Flavobacterium

Autres dénominations : Cytophaga psychrophila, Flexibacter psychrophilus.

Note : Pour une information concernant les poissons cités dans ce fichier, voir le site FishBase (rentrer le nom du genre et le nom de l'espèce dans le fichier Search FishBase).

 

Taxonomie

 

Les définitions des genres ¤ Flavobacterium, Cytophaga et Flexibacter ont évolué au cours du temps et l’hétérogénéité de ces genres a été bien montrée. Il n’est donc pas surprenant que la nomenclature des espèces incluses dans ces genres soit complexe et subisse de nombreux changements. En 1996, Bernardet et al. publient une étude très détaillée, intéressant plus de 100 souches bactériennes (dont 81 appartiennent aux genres Flavobacterium, Cytophaga ou Flexibacter) et ils montrent que Flexibacter psychrophilus (cette appellation est un synonyme antérieur de Cytophaga psychrophila) doit être transféré dans le genre Flavobacterium avec l’appellation de Flavobacterium psychrophilum.

 

Caractères bactériologiques

 

Flavobacterium psychrophilum est un bacille à Gram négatif, filamenteux, de 0,2 à 0,5 mm de diamètre sur 3 à 10 mm de longueur (des formes plus longues, pouvant atteindre 12 mm, sont parfois observées), mobile par glissement (mouvement lent et de faible ampleur nécessitant parfois de nombreuses minutes d’observation), aérobie strict, catalase et oxydase faiblement positives, nitrate réductase négative, produisant de l’hydrogène sulfuré mis en évidence par la technique du papier à l’acétate (la réaction est parfois faible et nécessite d’utiliser un papier filtre imprégné de 10 p. cent d’acétate), dépourvu de bêta-galactosidase, hydrolysant la gélatine, la caséine, la tyrosine, la tributyrine, la lécithine, l’ADN (hydrolyse lente et faible), le Tween 20 et le Tween 80 (certaines souches australiennes donnent cependant un résultat négatif), n’acidifiant pas les sucres, ne décarboxylant ni la lysine ni l’ornithine ni l’arginine, incapable d'hydrolyser l'esculine, non halophile, sensible au composé vibriostatique O/129. En plaque API ZYM, les scores obtenus avec la souche type sont : 5 2 3 1 5 1 0 0 0 3 3 0 0 0 0 0 0 0 0. D’autres caractères figurent dans le tableau I.

La culture peut être réalisée sur différents milieux : milieu TYE (tryptone 0,4 p. cent, extrait de levure 0,05 p. cent, CaCl2 0,02 p. cent, MgSO4 0,05 p. cent), milieu d’Anacker et Ordal (tryptone 0,5 p. cent, extrait de levure 0,05 p. cent, acétate de sodium 0,02 p. cent, extrait de viande de bœuf 0,02 p. cent) ou mieux milieu d’Anacker et Ordal enrichi (5 p. cent de sérum de veau, 0,5 p. cent de tryptone, 0,05 p. cent d’extrait de levure, 0,02 p. cent d’acétate de sodium et 0,02 p. cent d’extrait de viande de bœuf). Après 48 à 72 heures d’incubation à une température comprise entre 15 et 17 °C, on observe des colonies opaques, brillantes, pigmentées en jaune, non adhérentes à la gélose, lisses, circulaires à contours réguliers, d’odeur désagréable (qualifiée parfois d’odeur de fromage). La bactérie cultive à 5 et à 20 °C, parfois à 25 °C et jamais à 28 °C. Aucune culture n’est obtenue sur milieu trypticase soja ou sur un milieu contenant 3 p. cent de NaCl.

Flavobacterium psychrophilum est souvent isolé en association avec ¤ Chryseobacterium piscicola. Les principaux caractères permettant de différencier ces deux espèces sont présentés dans le tableau ci-dessous.

  Chryseobacterium piscicola Flavobacterium psychrophilum
Culture à 28 °C + -
Culture en présence de 3 p. cent de NaCl + -
Culture sur gélose trypticase soja + -
Culture sur gélose Columbia au sang de mouton + -
Hydrolyse de l'esculine + -

 

Habitat et pouvoir pathogène

 

L’habitat de ce germe n’est pas connu avec certitude, il est retrouvé dans l’eau douce et chez des poissons. Son pouvoir pathogène s’exerce vis-à-vis des salmonidés sauvages et d’élevage (Oncorhynchus kisutch, Oncorhynchus tshawytscha, Oncorhynchus nerka, Oncorhynchus mykiss, Oncorhynchus masou, Salmo trutta, Salmo clarkii, Salvelinus namaycush) et il peut provoquer jusqu’à 50 p. cent de mortalité chez les jeunes individus. Flavobacterium psychrophilum se transmet sur un mode horizontal par l’intermédiaire de l’eau mais aussi sur un mode vertical et il est possible d’isoler cette bactérie des œufs.
Chez les animaux malades, Flavobacterium psychrophilum est souvent associé à ¤ Chryseobacterium piscicola.

Les infections à Flavobacterium psychrophilum se traduisent par deux formes cliniques différentes : le "rainbow trout fry syndrome" et la maladie des eaux froides.

- Le "rainbow trout fry syndrome", comme son nom l’indique, est une maladie des alevins. Les signes cliniques les plus visibles sont une coloration foncée de la peau, une protrusion de l’anus et une exophtalmie. A l’autopsie, on note des signes prononcés d’anémie (les branchies, le foie et les reins sont pâles), une splénomégalie, un intestin blanchâtre et fragile et des lésions hémorragiques de l’anus. Les animaux qui survivent présentent des lésions cutanées sévères et une cécité.

- La maladie des eaux froides est bien connue au Nord-Ouest des USA, au Canada et en Alaska mais elle a également été identifiée au Japon, en Australie et en Europe y compris en France (Aquitaine, Bretagne, Touraine, Picardie). L’infection se déclare lorsque la température de l’eau s’abaisse en dessous de 12 °C (d’où son nom de maladie des eaux froides ou cold water disease) mais des pertes importantes ont été enregistrées dans des eaux à 14 °C dans le sud-ouest de la France. Cette notion de température de l’eau est si importante qu’il semble possible de protéger des poissons infectés en les plaçant une dizaine de jours dans une eau à 22 °C. La forme classique concerne surtout le pédoncule caudal qui noircit puis se nécrose (peduncle disease). Les enzymes protéolytiques produites par le germe sont responsables de lésions touchant la peau et les muscles. L’infection peut aussi se manifester par de la mélanose, des nécroses branchiales, des ulcères et des nécroses de la peau, une exophtalmie, une hypertrophie de la rate, une nécrose hépatique et des troubles nerveux. Une phase de septicémie précède souvent la mort. Dans les formes chroniques, les poissons présentent des anomalies de la nage, des lordoses et des scolioses.

Pendant longtemps, on a cru que les infections à Flavobacterium psychrophilum étaient l’apanage des salmonidés. Toutefois, l’infection a été retrouvée chez l’anguille sauvage (Anguilla anguilla), chez la carpe (Cyprinus carpio, Carassius carassius) et chez la tanche (Tinca tinca). Le taux de mortalité est de l’ordre de 40 à 50 p. cent et les poissons présentent des hémorragies des muscles, du péritoine et de la vessie natatoire ainsi qu’une inflammation de l’intestin.

Expérimentalement, l'immersion de saumons de l'Atlantique (poids de 8 à 10 grammes), durant 18 heures, dans une eau à 15 °C contenant cinq millions bactéries par mL, ne conduit pas à l'apparition de signes cliniques. Il en va de même lorsque l'eau contient une souche de ¤ Chryseobacterium piscicola. En revanche, l'immersion dans une eau contenant un mélange d'une souche de Flavobacterium psychrophilum (2,5 x 106 cellules par mL) et d'une souche de ¤ Chryseobacterium piscicola (2,5 x 106 cellules par mL), permet de reproduire la maladie et les germes peuvent être isolés des poissons malades. Une mortalité apparaît 11 jours après l'infection expérimentale et le taux de mortalité atteint 100 p. cent 23 jours après l'infection. Cliniquement, l'infection est identique à l'infection naturelle.

 

Facteurs de pathogénicité

 

Aucun mécanisme d’adhésion n’a été mis en évidence et le pouvoir pathogène résulterait d’une résistance à la phagocytose et de la production d’enzymes.

La résistance à la phagocytose se traduit par la présence de nombreuses bactéries dans les granulocytes et dans les macrophages mais les mécanismes de cette résistance ne sont pas élucidés.

Plusieurs protéases ainsi qu’une chondroïtine sulfatase sont excrétées par la bactérie et sont capables de détruire la peau, les muscles et les cartilages. Selon les protéases excrétées, les souches de Flavobacterium psychrophilum se répartissent en 4 groupes et il existe une corrélation entre ces groupes et les espèces infectées. Flavobacterium psychrophilum est également capable d’agglutiner et de lyser les érythrocytes ce qui pourrait expliquer les lésions d’anémie observées lors du "rainbow trout fry syndrome".

 

Diagnostic bactériologique

 

Un diagnostic présomptif repose sur la mise en évidence des bactéries sur des frottis de lésions ou de rate colorés par la technique de Gram ou sur l’examen d’états frais observés au microscope à contraste de phase.

Le diagnostic de certitude nécessite l’isolement et l’identification du germe. L’aspect des colonies obtenues après quelques jours de culture est suffisamment typique pour orienter le diagnostic. Ce diagnostic classique présente plusieurs inconvénients : il demande plusieurs jours et la culture peut donner un résultat négatif lorsque les prélèvements ont voyagé dans de mauvaises conditions (un prélèvement conservé à 23 °C durant 17 heures ne permet plus d’isoler le germe).

Pour pallier ces inconvénients, d’autres techniques ont été proposées :
- L’mmunofluorescence indirecte ou l’immuno-enzymologie font appel à des anticorps de lapin et peuvent être mises en œuvre sur des frottis d’organe. Les immunsérums doivent préalablement être épuisés avec une souche de Flavobacterium columnare pour éviter des réactions croisées.

- Une technique PCR, amplifiant une séquence spécifique du gène codant pour l’ARNr 16S, se révèle très sensible et permet de mettre en évidence le germe chez des animaux trouvés négatifs par culture ou immunofluorescence.

 

Sensibilité aux antibiotiques

 

Le traitement le plus efficace fait appel aux tétracyclines mais le germe est également sensible à l’ampicilline, à la céphalotine, à la streptomycine, au chloramphénicol, à l’érythromycine et à la novobiocine. Par contre, aucune zone d’inhibition n’est visible autour des disques de gentamicine, néomycine, polymyxine B et triméthoprime et la sensibilité est variable, selon les souches, vis-à-vis de la kanamycine, des sulfamides, de l’acide oxolinique et de l’acide nalidixique. L’antibiothérapie par voie orale est inutile chez les alevins vésiculés qui ne se nourrissent pas et peu efficace chez les individus plus âgés qui s’alimentent peu dès qu’ils sont malades.

 

Prophylaxie

 

La vaccination a fait l’objet d’un nombre limité de travaux. Des vaccins administrés par voie intrapéritonéale peuvent donner des résultats encourageants mais sont inutilisables en élevage. La vaccination par immersion donne des résultats variables en fonction du poids des animaux, elle doit être pratiquée sur des saumons coho de plus de 1 gramme et sur des truites de plus de 0,5 gramme. L’existence de plusieurs sérovars (au moins 3 en ce qui concerne les souches européennes) pourraient conduire à utiliser des vaccins plurivalents.

 

Orientation bibliographique

 

BERNARDET (J.F.) - Les flexibactérioses des poissons : deux aspects d’infections à Cytophagales récemment identifiées en France. La Pisciculture Française, 1989, N° 96, 19-23.

BERNARDET (J.F.) : Immunization with bacterial antigens: Flavobacterium and Flexibacter infections. In : R. GUDDING, A. LILLEHAUG, P. MIDTLYNG et F. BROWN (éditeurs) : Fish vaccinology. Karger, Basel, 1997, p. 179-188.

BERNARDET (J.F.) et GRIMONT (P.A.D.) : Deoxyribonucleic acid relatedness and phenotypic characterization of Flexibacter columnaris sp. nov., nom. rev., Flexibacter psychrophilus sp. nov., nom. rev., and Flexibacter maritimus Wakabayashi, Hikida, and Masumura 1986. Int. J. Syst. Bacteriol., 1989, 39, 346-354.

BERNARDET (J.F.), SEGERS (P.), VANCANNEYT (M.), BERTHE (F.), KERSTERS (K.) et VANDAMME (P.) : Cutting a Gordian knot: emended classification and description of the genus Flavobacterium, emended description of the family Flavobacteriaceae, and proposal of Flavobacterium hydatis nom. nov. (Basonym, Cytophaga aquatilis Strohl and Tait 1978). Int. J. Syst. Bacteriol., 1996, 46, 128-148.

BROWN (L.L.), COX (W.T.) et LEVINE (R.P.) : Evidence that the causal agent of bacterial cold-water disease Flavobacterium psychrophilum is transmitted within salmonid eggs. Dis. Aquat. Org., 1997, 39, 213-218.

DALSGAARD (I.) : Virulence mechanisms in Cytophaga psychrophila and other Cytophaga-like bacteria pathogenic for fish. In : M. Faisal et F.M. Hetrick (éd.) : Annual review of fish diseases, Pergamon Press, New York, 1993, p. 127-144.

ILARDI (P.) et AVENDAÑO-HERRERA (R.) : Isolation of Flavobacterium-like bacteria from diseased salmonids cultured in Chile. Bull. Eur. Assoc. Fish Pathol., 2008, 28, 176–185.

LEHMANN (J.), MOCK (D.), STÜRENBERG (F.J.) et BERNARDET (J.F.) : First isolation of Cytophaga psychrophila from a systemic disease in eel and cyprinids. Dis. Aquatic Organisms, 1991, 10, 217-220.

LORENZEN (E.), DALSGAARD (I.) et BERNARDET (J.F.) : Characterization of isolates of Flavobacterium psychrophilum associated with coldwater diease or rainbow trout fry syndrome. Dis. Aquat. Org., 1997, 31, 197-208.

 

AVIS JURIDIQUE IMPORTANT : Les informations qui figurent sur ce site sont soumises à une clause de non responsabilité et sont protégées par un copyright.