J.P. Euzéby : Dictionnaire de Bactériologie Vétérinaire

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Créé le 20 mars 2001

 

MYCOPLASMA ALLIGATORIS

 

Autre dénomination : "Mycoplasma lacerti".

 

Voir aussi le fichier ¤ Mollicutes.

 

En 1995, des alligators (Alligator mississippiensis) élevés en Floride ont été victimes d'une épizootie se traduisant par de l'anorexie, un état d'abattement, des pneumonies, des polysérites et des arthrites. En un mois, l'infection a provoqué la mort de 33 animaux (âgés de plus de 30 ans et pesant entre 200 et 300 kilos) et elle a conduit à l'euthanasie de 13 autres animaux. À l'autopsie, on note des lésions respiratoires allant d'une simple péribronchiolite à une pneumonie fibronécrotique ainsi que des lésions de péricardite, de myocardite et d'arthrite.
L'origine de l'épizootie n'a pas été identifiée mais les échanges de crocodiliens sont fréquents entre les zoos, les ménageries, les élevages… et certains animaux sont capturés dans la nature dès l'éclosion des œufs. Ces animaux de capture ont un statut sanitaire non contrôlé et représentent un risque majeur pour les élevages sains*.

Chez les alligators morts ou malades, des souches de mycoplasmes ont été isolées de multiples organes (trachée, poumons, foie, rate, cœur, cerveau…), du liquide synovial, du liquide céphalo-rachidien et du sang. En revanche, aucun mycoplasme n'a pu être isolé chez des animaux sains.
L'inoculation par voie intrapéritonéale ou par instillation sur la glotte de 106 CCU** de la souche A21JP2 (qui sera désignée comme la souche type de Mycoplasma alligatoris) permet de reproduire la maladie chez des animaux sains. Trois des quatre animaux inoculés sont morts en moins de trois semaines et la souche A21JP2 a été isolée de multiples organes et du sang. Chez le quatrième alligator, l'infection s'est limitée à une réponse sérologique et la souche n'a pas pu être isolée de divers prélèvements effectués à la faveur d'une autopsie.
Dans les mêmes conditions expérimentales, le caïman à museau élargi (Caiman latirostris) est sensible à Mycoplasma alligatoris (mort de quatre animaux sur les six inoculés) et la bactérie peut être isolée de multiples organes. Par contre, l'inoculation expérimentale de six crocodiles du Siam (Crocodylus siamensis) ne conduit qu'à une séroconversion et, après autopsie, la souche A21JP2 n'a pu être isolée que des amygdales.
La fréquence et la répartition géographique de la mycoplasmose à Mycoplasma alligatoris sont inconnues mais une étude sérologique pratiquée chez des alligators sains élevés en captivité, chez des crocodiles du Siam sains élevés en Thaïlande et chez des crocodiles américains (Crocodylus acutus) sauvages n'a pas révélé la présence d'anticorps.

Neuf souches, isolées de six animaux morts, présentaient des caractères phénotypiques identiques. L'une de ces souches, la souche A21JP2, a été soumise à la très grande majorité des tests permettant de caractériser une nouvelle espèce au sein de la classe des ¤ Mollicutes (voir les recommandations du "Sous-comité de taxonomie des Mollicutes" publiées le 5 juillet 1995). Les huit autres souches ont fait l'objet d'une étude limitée aux caractères phénotypiques.
. La souche A21JP2 présente les caractères généraux de la classe des ¤ Mollicutes : absence irréversible de paroi, résistance à la pénicilline, croissance sur des milieux gélosés en formant des colonies ayant un aspect en œuf sur le plat, passage au travers de filtres de porosité 450 et 220 nm et présence d'un génome dont la taille est comprise entre 1040 et 1060 kb (les représentants de la classe des ¤ Mollicutes possèdent un génome dont la taille est généralement comprise entre 600 et 2200 kb). On peut remarquer que la détermination du G + C p. cent, pourtant demandée par le "Sous-comité de taxonomie des Mollicutes" n'a pas été effectuée (les mollicutes ont généralement un G + C p. cent inférieur à 40).
. La morphologie cellulaire (bactéries polymorphes mais ne présentant pas une morphologie hélicoïdale), la croissance en aérobiose et en anaérobiose et l'exigence en stérol montrent que la souche A21JP2 est un membre de l'ordre des Mycoplasmatales et de la famille des Mycoplasmataceae. La température optimale de croissance, comprise entre 30 et 34 °C, est toutefois un peu basse pour un représentant de l'ordre des Mycoplasmatales (pour la majorité des espèces de cet ordre, la température optimale de croissance est voisine de 37 °C).
. L'absence d'hydrolyse de l'urée et l'étude de la séquence de l'ARNr 16S permettent de placer la souche A21JP2 dans le genre Mycoplasma. La taille du génome constitue un argument supplémentaire pour considérer que cette souche est bien un Mycoplasma sp. (le génome des Mycoplasma sp. possède une taille comprise entre 600 et 1350 kb).
. Les résultats des études antigéniques (inhibition de croissance, inhibition du métabolisme) montrent que cette bactérie est une nouvelle espèce que Brown et al. appellent "Mycoplasma lacerti" puis Mycoplasma alligatoris (cette dernière nomenclature a été validement publiée en mars 2001).
. Les études phylogénétiques (étude de la séquence de l'ARNr 16S) révèlent que Mycoplasma alligatoris appartient au groupe de Mycoplasma fermentans. Au sein de ce groupe, une parenté étroite est observée avec ¤ Mycoplasma crocodyli (98 p. cents d'homologie de séquence entre les souches types de ces deux espèces) et dans une moindre mesure avec Mycoplasma sturni.

Outre les caractères mentionnés ci-dessus, les souches de Mycoplasma alligatoris se caractérisent par une croissance rapide, même à l'isolement : en huit heures on observe une acidification des bouillons SP-4 et les colonies sont visibles au microscope dès la 24ème heure d'incubation. La formation de "film and spots" n'est pas observée.
Mycoplasma alligatoris produit une phosphatase, n'hydrolyse ni l'arginine ni l'esculine et acidifie le glucose, le lactose, le mannose et le saccharose.
Les souches ont été isolées sur des géloses SP-4 de Tully (commercialisées par l'ATCC ; voir : ATCC Culture Medium 988) enrichies de 20 p. cent de sérum de veau fœtal et contenant (pour 1 litre de milieu) 105 unités de pénicilline G et 105 unités de polymyxine B. Les boîtes ont été incubées à 30 °C, dans une atmosphère enrichie de 5 p. cent de dioxyde de carbone.

Les concentrations minimales inhibitrices des neufs souches ont été établies vis-à-vis de doxycycline (CMI inférieures à 1 µg/mL), de l'oxytétracycline (CMI inférieures à 1 µg/mL), de l'enrofloxacine (CMI inférieures à 1 µg/mL), de la tilmicosine (CMI inférieures à 1 µg/mL), de la tylosine (CMI inférieures à 1 µg/mL), du chloramphénicol (CMI comprises entre 8 et 16 µg/mL), de la clindamycine (CMI comprises entre 1 et 8 µg/mL) et de l'érythromycine (CMI comprises entre 32 et 128 µg/mL).

La mise en évidence d'anticorps, grâce à un test ELISA utilisant des antigènes membranaires de la souche A21JP2, permet de contrôler le statut sanitaire des animaux avant leur introduction dans un élevage.

 

Orientation bibliographique

 

BROWN (D.R.), CLIPPINGER (T.L.), HELMICK (K.E.), SCHUMACHER (I.M.), BENNETT (R.A.), JOHNSON (C.M.), VLIET (K.A.), JACOBSON (E.R.) et BROWN (M.B.) : Mycoplasma isolation during a fatal epizootic of captive alligators (Alligator mississippiensis) in Florida. Int. Org. Mycoplasmol. Lett., 1996, 4, 42-43.

BROWN (D.R.), FARLEY (J.M.), ZACHER (L.A.), CARLTON (J.M.R.), CLIPPINGER (T.L.), TULLY (J.G.) et BROWN (M.B.) : Mycoplasma alligatoris sp. nov., from American alligators. Int. J. Syst. Evol. Microbiol. 2001, 51, 419-424.

BROWN (D.R.), SCHUMACHER (I.M.), NOGUEIRA (M.F.), RICHEY (L.J.), ZACHER (L.A.), SCHOEB (T.R.), VLIET (K.A.), BENNETT (R.A.), JACOBSON (E.R.) et BROWN (M.B.) : Detection of antibodies to a pathogenic mycoplasma in American alligators (Alligator mississippiensis), broad-nosed caimans (Caiman latirostris), and Siamese crocodiles (Crocodylus siamensis). J. Clin. Microbiol., 2001, 39, 285-292.

KIRCHHOFF (H.), MOHAN (K.), SCHMIDT (R.), RUNGE (M.), BROWN (D.R.), BROWN (M.B.), FOGGIN (C.M.), MUVAVARIRWA (P.), LEHMANN (H.) et FLOSSDORF (J.) : Mycoplasma crocodyli sp. nov., a new species from crocodiles. Int. J. Syst. Bacteriol., 1997, 47, 742-746.

SUBCOMMITTEE ON THE TAXONOMY OF MOLLICUTES OF THE INTERNATIONAL COMMITTEE ON SYSTEMATIC BACTERIOLOGY : Revised minimum standards for description of new species of the class Mollicutes (division Tenericutes). Int. J. Syst. Bacteriol., 1995, 45, 605-612.

TULLY (J.G.) : Culture medium formulation for primary isolation and maintenance of mollicutes. Mol. Diagn. Procedures Mycoplasmatol., 1995, 1, 33-39.

 

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* :
Dans le sud des U.S.A., l'élevage des alligators est une source importante de revenus avec une production annuelle estimée à 150 000 peaux et 330 000 kilos de viande ce qui représente une valeur comprise entre 75 et 150 millions de dollars.

L'élevage des crocodiliens est pratiqué par plus de 47 pays et le nombre d'animaux élevés est de l'ordre de 1,1 million d'individus dont 500 000 alligators, éventuellement originaires des U.S.A. La production annuelle des peaux d'alligators, hors Etats Unis, est supérieure à 180 000.

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** :

CCU : Color-Changing Unit. Unité capable de provoquer une acidification (virage au jaune du rouge de phénol) du milieu SP-4 de Tully.

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