J.P. Euzéby : Dictionnaire de Bactériologie Vétérinaire

home

Créé le 23 août 2005

 

ROSEOVARIUS CRASSOSTREAE

 

Le genre Roseovarius et l'espèce Roseovarius tolerans ont été validement publiés le 13 janvier 1999 pour accueillir des bactéries à Gram négatif, non sporulées, appendiculées, portant une prosthèque*, halophiles et isolées d'un lac salé de l'Antarctique.
En 2003, González et al. valident la nomenclature de Roseovarius nubinhibens pour deux souches bactériennes capables de métaboliser le diméthylsulfoniopropionate (DMSP) en 3-mercaptopropionate et en méthanethiol. De ce fait, cette espèce inhibe la formation des nuages et l'effet parasol (voir la note **).
Le 11 juillet 2005, Boettcher et al. décrivent la seule espèce du genre Roseovarius présentant un intérêt en médecine vétérinaire, Roseovarius crassostreae.
Le genre Roseovarius est placé dans la famille des "Rhodobacteraceae" (ordre des "Rhodobacterales", classe des "Alphaproteobacteria", phylum ou division des "Proteobacteria", domaine ou empire des "Bacteria" ou "Eubacteria").

Roseovarius crassostreae est l'agent étiologique de la maladie des huîtres juvéniles ou juvenile oyster disease (JOD). Ce syndrome affecte les jeunes huîtres de l'espèce Crassotrea virginica*** lorsque la température de l'eau excède 20 °C. Il se traduit par une réduction du taux de croissance, par une fragilité des bords de la coquille, par une rétraction du manteau, par un dépôt de conchioline à la face interne de la coquille et par le dépôt d'une substance amorphe et contenant du calcium au niveau des branchies et du manteau.
La maladie des huîtres juvéniles a été décrite en 1988 dans les élevages du Nord-Est des Etats Unis d'Amérique et notamment dans les états du Maine, du Massachusetts et de New York. Le taux de mortalité varie de 60 à 90 p. cent chez les huîtres d'une taille inférieure à 25 mm et il est au maximum de 30 p. cent chez les huîtres d'une taille comprise entre 25 et 40 mm. Un syndrome similaire, avec un taux de mortalité de 80 à 90 p. cent, a été décrit en juillet 1993 dans des élevages de l'IFREMER situés à la Tremblade (Charente Maritime) et à Bouin (Vendée).

L'étiologie de la maladie est restée inconnue durant de nombreuses années et on a évoqué le rôle d'une toxine, d'une bactérie, d'une micro-algue ou d'un protozoaire. Une étude réalisée en 1997 a permis d'isoler une bactérie apparentée au groupe des Roseobacter sp. Ultérieurement, la même bactérie a été mise en évidence lors d'épizooties décrites dans le Maine, le Massachusetts et l'état de New York et la maladie a été expérimentalement reproduite.
Les ARNr 16S de toutes les souches isolées présentent des homologies de séquence comprises entre 99,8 et 100 p. cent. Les études phylogénétiques permettent de les placer dans le genre Roseovarius et les hybridations ADN-ADN montrent qu'elles constituent une ¤ genomospecies distincte de Roseovarius tolerans (pourcentage d'homologie de 11 p. cent) et de Roseovarius nubinhibens (pourcentage d'homologie de 47 p. cent).

Les souches de Roseovarius crassostreae sont constituées de bacilles à Gram négatif pouvant avoir une forme ovoïde, aérobies, oxydase et catalase positives, réduisant les nitrates jusqu'au stade azote, bêta-galactosidase négative, n'hydrolysant ni l'esculine ni la gélatine, modérément halophiles (croissance optimale en présence de 1 à 1,5 p. cent de NaCl), assimilant un nombre limité de substrat (dans le système Biolog GN2 Microplates, seuls le glycérol et le bêta-hydroxybutyrate sont assimilés), mais cultivant facilement sur une gélose SWT****.
Les bactéries sont généralement mobiles grâce à un ou plusieurs flagelles situés en position polaire, sub-polaire ou latérale et elles possèdent des fimbriae situées à une extrémité de la cellule. Les fimbriae joueraient un rôle dans l'adhésion car l'observation au microscope électronique à balayage de la face interne des valves des huîtres infectées permet de visualiser de nombreuses bactéries fixées par une de leurs extrémités.

En utilisant des galeries API ZYM, une réponse fortement positive est notée pour les tests estérase (C4), estérase lipase (C8), phosphatase acide, phosphatase alcaline et valine arylamidase. Une réponse faiblement positive est observée avec les tests lipase (C14) et valine arylamidase.

La croissance est optimale pour des températures comprises entre 34 et 37 °C et pour un pH compris entre 6,5 et 8,0. Aucune croissance n'est observée pour des températures de 4 ou de 42 °C et pour un pH inférieur à 6.
Après 4 à 5 jour d'incubation, les colonies obtenues sur une gélose SWT ont un diamètre d'environ 1 mm. Elles sont rondes, semi-translucides, non mucoïdes et non pigmentées. En prolongeant l'incubation, les colonies ont une couleur rosâtre ou plus rarement une couleur verdâtre ou jaunâtre.

 

Orientation bibliographique

 

BOETTCHER (K.J.), BARBER (B.J.) et SINGER (J.T.) : Use of antibacterial agents to elucidate the etiology of juvenile oyster disease (JOD) in Crassostrea virginica and numerical dominance of an alpha-proteobacterium in JOD-affected animals. Appl. Environ. Microbiol., 1999, 65, 2534-2539.

BOETTCHER (K.J.), BARBER (B.J.) et SINGER (J.T.) : Additional evidence that juvenile oyster disease is caused by a member of the Roseobacter group and colonization of nonaffected animals by Stappia stellulata-like strains. Appl. Environ. Microbiol., 2000, 66, 3924-3930.

BOETTCHER (K.J.), GEAGHAN (K.K.), MALOY (A.P.) et BARBER (B.J.) : Roseovarius crassostreae sp. nov., a member of the Roseobacter clade and the apparent cause of juvenile oyster disease (JOD) in cultured Eastern oysters. Int. J. Syst. Evol. Microbiol., 2005, 55, 1531-1537.

Bower, S.M. (2005): Synopsis of Infectious Diseases and Parasites of Commercially Exploited Shellfish: Juvenile Disease of Eastern Oysters. URL: http://www-sci.pac.dfo-mpo.gc.ca/shelldis/pages/jdeoy_e.htm.

FORD (S.E.) et BORRERO (F.J.) : Epizootiology and pathology of juvenile oyster disease in the Eastern oyster, Crassostrea virginica. J. Invertebr. Pathol., 2001, 78, 141-154.

GONZÁLEZ (J.M.), COVERT (J.S.), WHITMAN (W.B.), HENRIKSEN (J.R.), MAYER (F.), SCHARF (B.), SCHMITT (R.), BUCHAN (A.), FUHRMAN (J.A.), KIENE (R.P.) et MORAN (M.A.) : Silicibacter pomeroyi sp. nov. and Roseovarius nubinhibens sp. nov., dimethylsulfoniopropionate-demethylating bacteria from marine environments. Int. J. Syst. Evol. Microbiol., 2003, 53, 1261-1269.

LABRENZ (M.), COLLINS (M.D.), LAWSON (P.A.), TINDALL (B.J.), SCHUMANN (P.) et HIRSCH (P.) : Roseovarius tolerans gen. nov., sp. nov., a budding bacterium with variable bacteriochlorophyll a production from hypersaline Ekho Lake. Int. J. Syst. Bacteriol., 1999, 49, 137-147.

RENAULT (T.), CHOLLET (B.), COCHENNEC (N.) ET GERARD (A.) : Shell disease in eastern oysters, Crassostrea virginica, reared in France. J. Invertebr. Pathol., 2002, 79, 1-6.

 

AVIS JURIDIQUE IMPORTANT : Les informations qui figurent sur ce site sont soumises à une clause de non responsabilité et sont protégées par un copyright.

 

 

 

* : Prosthèque :

La prosthèque est une extension cellulaire portée par certaines bactéries appendiculées. Il s'agit d'une sorte d'appendice ou de prolongement comprenant le cytoplasme et les enveloppes cellulaires. La prosthèque permet à la bactérie de se fixer sur une surface solide et de la coloniser. Quelques bactéries à prosthèques, comme Roseovarius tolerans, présentent la particularité de se reproduire par bourgeonnement.

Retour

 

 

 

** : Crassostrea virginica :

Classification d'après le NCBI Taxonomy Browser : Eukaryota ; Fungi/Metazoa group ; Metazoa ; Eumetazoa ; Bilateria ; Coelomata ; Protostomia ; Mollusca ; Bivalvia ; Pteriomorphia ; Ostreoida ; Ostreoidea ; Ostreidae ; Crassostrea ; Crassostrea virginica.

Pour des informations complémentaires, voir le fichier Crassostrea virginica in Animal Diversity Web (University of Michigan).

Retour

 

 

 

*** : Rôle de Roseovarius nubinhibens dans le métabolisme du diméthylsulfoniopropionate :

Le diméthylsulfoniopropionate (DMSP), produit par les algues, est métabolisé en diméthylsulfide (DMS) par le plancton. Le DMS est un composé volatile qui est en sursaturation dans l’eau et qui peut passer dans l'atmosphère où il sera oxydé. Les produits d'oxydations formés (diméthylsulfoxyde et acide méthane sulfonique) constituent des noyaux de condensation des nuages (CCN ou Cloud Condensation Nuclei), car les gaz soufrés, en particulier l'acide méthane sulfonique sont extrêmement hygroscopiques. Le DMS joue ainsi un rôle dans la formation des nuages et dans l'effet parasol. L'effet parasol est, en quelque sorte, l’opposé de l’effet de serre, dans le sens où il protège la terre des rayons du soleil en les renvoyant dans l’espace.
Pour de plus amples informations voir TPE phytoplancton et climat.

Roseovarius nubinhibens est capable de métaboliser le DMSP en 3-mercaptopropionate et en méthanethiol ce qui diminue les quantités de DMS produites et inhibe la formation des nuages et l'effet parasol. La nomenclature de nubinhibens signifie d'ailleurs inhibant les nuages (nom latin nubes, nuage ; adjectif verbal latin inhibens, inhibant ; adjectif néo-latin nubinhibens, inhibant les nuages).

Retour

 

 

 

**** : Gélose SWT, Sea Water-Tryptone (composition pour 1 litre) :
D'après BOETTCHER (K.J.) et RUBY (E.G.) : Depressed light emission by symbiotic Vibrio fischeri of the sepiolid squid Euprymna scolopes. J. Bacteriol., 1990, 172, 3701-3706.

Bacto-Tryptone : 5 g
Extraits de levure : 3 g
Glycérol : 3 g
Eau de mer filtrée et stérilisée : 700 mL
Agar : 1,2 p. cent

Retour